La protection de l’enfance vise à garantir la prise en compte des besoins fondamentaux de l’enfant, à soutenir son développement physique, affectif, intellectuel et social et à préserver sa santé, sa sécurité, sa moralité et son éducation .
Loi n° 2016-297 du 14 mars 2016

La protection de l’enfance doit évoluer sans cesse, souvent par étapes, à l’image de notre société, poussé par son histoire et les avancées des sciences humaines, sociales et médicales. Et les Départements, qui sont les chefs de file de la politique de protection de l’enfance, suivent sans cesse cette évolution. Il faut adapter la protection de l’enfance aux réalités scientifiques et sociales de notre époque. C’était le titre du colloque organisé le 14 octobre 2020 par les Départements des Yvelines et des Hauts-de Seine.

Il s’agissait de partager avec tous les professionnels, toutes les personnes concernées les ambitions d’un projet tel que la création d’un institut interdépartemental du psycho-traumatisme de l’enfant et d’en imaginer la portée.

Il s’agissait aussi d’établir des constats et d’identifier les leviers qui amèneront les jeunes confiés à l’Aide sociale à l’Enfance vers l’autonomie.

Psycho-traumatisme et autonomie des jeunes, indéniablement, deux enjeux majeurs de la protection de l’enfance aujourd’hui.

Questions de famille a interrogé des experts qui sont intervenus lors du colloque afin que chacun puisse s’approprier, approcher en quelques minutes ces thèmes liés à l’enfance, sujet capital pour toute la collectivité.

Les enjeux pour l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance)

Une entrée en matière par Sandra Lavantureux, directrice de l’Enfance au Département des Yvelines, à propos de l'action du 78 et du 92 en faveur des jeunes de l'ASE.

Tous les enfants qui nous sont confiés sont des enfants qui ont vécu des traumatismes dans leurs vies, et parfois même à l’occasion du placement, et notre responsabilité est de traiter ces situations pour leur permettre d’avancer vers l’âge adulte.

Les chiffres clés de l'ASE

  • Plus de 10 300 enfants et jeunes majeurs suivis par les services de protection de l’enfance : 4 574 dans les Yvelines et 5 677 dans les Hauts-de-Seine (31 décembre 2019);
  • Plus de 6 000 d’entre eux (2 437 jeunes Yvelinois et 3 268 Altoséquanais) placés en établissement, famille d’accueil ou accueil collectif (30 Juin 2020
  • Plus de 1800 mineurs non accompagnés pris en charge en 2019 par les deux départements (500 dans les Yvelines et 1 300 dans les Hauts-de-Seine).
  • 1 300 contrats jeunes majeurs élaborés en 2019 (960 dans les Hauts-de-Seine, 251 dans les Yvelines)

Quel est le rapport entre les besoins fondamentaux de l’enfant et traumatisme ?

Avant d’aborder les psycho-traumatismes, évoquons les conditions qui les endiguent en règle générale : la satisfaction des besoins établis comme nécessaire au développement d’un enfant. La réponse de Nadège Séverac, sociologue.

Les besoins fondamentaux, notamment le besoin de sécurité, c’est ce que l’adulte doit pouvoir faire vivre à l’enfant en termes de présence, de disponibilité, de fiabilité, de cohérence pour que l’enfant intériorise une image d’adulte sur laquelle il puisse compter.

Nadège Séverac, sociologue
Sociologue, chercheuse associée au Centre de Recherche sur les Liens Sociaux (Université Paris Descartes), est une spécialiste reconnue de la protection de l'enfance et des violences conjugales.

C’est parce que l’enfant a du plaisir à être en interaction qu’il va aller toujours plus loin »

HDS Vous vous êtes penchée de très près sur la question des besoins fondamentaux de l’enfant à l’occasion d’une « démarche de consensus » en 2017, dont vous étiez la conseillère scientifique. Elle s’adressait au départ aux professionnels de la protection de l’enfance ?

HDS : Pourriez-vous préciser ce que recouvre cette notion de besoins fondamentaux et comment elle s’est forgée ?

NS : Les besoins fondamentaux sont des besoins qui doivent être satisfaits pour que l’enfant se développe correctement. Sinon il n’aura pas toutes ses chances de devenir un humain autonome, inséré socialement, un adulte bien portant. C’est quelque chose qu’on sait depuis longtemps. Dès l’après-guerre, à partir d’épisodes dramatiques de séparation et de placement, des psychologues avaient fait certaines observations pratiques. Ces enfants étaient bien langés, bien nourris, mais il y avait dans leur prise en charge quelque chose de mécanique. Avec des conséquences dramatiques : dépressions, autismes carentiels, difficultés de développement physique ou psychique. Tous ne mourraient pas mais tous étaient frappés ! En outre depuis cinquante ans la théorie de l’attachement de Bowlby montre que l’enfant qui n’est pas sécurisé par un adulte risque d’avoir des difficultés à aller à la découverte du monde. À propos de ce besoin de sécurité, on peut parler d’un « métabesoin » constitué à la fois des soins du corps, de la protection à l’égard des maltraitances et des besoins affectifs et relationnels.

HDS : L’enfant aurait donc besoin avant tout de quelqu’un qui l’aime inconditionnellement ?

NS : En anglais on parle de care-giver. Cette figure est issue de la théorie de l’attachement, c’est d’ailleurs la « figure d’attachement » en français. Ce care-giver, qui peut être la mère, mais aussi une autre personne, s’engage en se montrant disponible et prévisible. Il faut que l’enfant sache qu’il peut compter sur elle. Le psychologue américain Bronfenbrenner dit à ce propos que « chaque enfant a besoin d’au moins un adulte fou de lui ou d’elle ». Cela signifie quelqu’un pour lequel il compte sans conditions, ni limites. C’est la personne que le bébé va préférer dès huit-neuf mois.

HDS : Dans les années 2000, les neurosciences ont confirmé et réactualisé ces connaissances et montré à quel point les premières années de vie étaient déterminantes.

NS : Grâce aux neurosciences, on connaît beaucoup mieux ce dont le cerveau a besoin pour se construire. On sait que les trois premières années sont celles de la plasticité maximale, où l’enfant réalise ses « câblages », son architecture cérébrale. Il apprend à marcher, à parler, à construire son schéma corporel, et il apprendra pendant toute l’enfance à réguler ses émotions, à focaliser son attention, à entraîner sa mémoire de travail… On n’en fera jamais autant tout le reste de notre vie ! Le bébé a tout pour devenir un humain complètement réalisé mais il faut que l’adulte soit là, pour l’aider. Or nos sociétés font face à un nouveau challenge pour ce qui est de l’attention. Nous les adultes, on travaille, on a tous des choses à faire et on a parfois du mal à accorder à nos enfants toute l’attention dont ils auraient besoin. Attention, je ne milite pas pour le retour des femmes au foyer mais pour des sociétés qui traitent mieux les humains !

HDS : Dès les premiers mois, on peut donc dire qu’il y aétablissement d’un dialogue entre l’enfant et le parent qui s’avérera décisive pour ses apprentissages futurs ?

NS : L’enfant n’est jamais trop petit. Il fait toujours quelque chose, dit toujours quelque chose, ne serait-ce qu’avec les yeux. Quand vous êtes attentif et que vous lui parlez, vous voyez qu’il apprend à s’inscrire dans un dialogue, dans une relation où chacun à sa place. On parle d’accordage. Il y a des moments où il écoute et des moments où « il parle ». Ces moments contribuent à sa conscience d’être un interlocuteur, que ce qu’il dit compte. C’est parce que l’enfant a du plaisir à être en interaction avec l’adulte qu’il va aller toujours plus loin et va par la suite d’autant mieux développer le langage. L’apprentissage s’appuie sur cette expérience d’être un « bon humain » pour un autre « bon humain ». D’où le problème que posent les chaînes éducatives pour les très jeunes enfants. Un enfant n’apprend pas devant un écran mais dans une interaction. Dès la crèche, les enfants les plus à l’aise avec le langage sont ceux à qui on a le plus parlé dans leur famille. Ce qui n’est pas anodin parce que l’école s’appuie ensuite sur cette aisance, qui elle-même conditionnera l’accès à la lecture, sans forcément permettre de rattraper cette différenciation précoce entre enfants.

HDS : Vous insistez aussi sur fait qu’il faut encourager l’élan vital de l’enfant…

NS : Dans le cerveau, la partie la plus archaïque, impliquée dans les émotions et les réactions vives, est mature plus tôt. C’est ce qui fait que les enfants sont tellement physiques et émotionnels. Si vous avez un adulte qui dit : « Tu ne dois pas aller là, ne pleure pas, ne traîne pas par terre », bref l’adulte qu’on peut tous être, ça n’aide pas l’enfant dans son élan de découverte. Cela ne veut pas dire qu’il faut pas de règles mais tout est dans la façon de faire passer les messages. L’une des clés peut être de modéliser le comportement : montrer le comportement que l’on attend de l’enfant, lui donner des consignes simples et concrètes, renforcer ses bonnes habitudes en le félicitant. Un enfant stressé est dans la réaction. Son cerveau émotionnel va venir de façon intempestive lui dire qu’il y a du danger. C’est un enfant qui ne se concentre pas, qui va s’agiter ou se replier sur lui-même.

HDS : En ce sens notre vision de la maltraitance est souvent à tort cantonnée aux violences physiques ou sexuelles….

NS : Tout à fait. Si le stress est trop aigu ou chronique, il va produire une adaptation structurelle chez l’enfant avec des conséquences sur son développement. Chez un enfant qui a peur par exemple, le corps priorise la réactivité, en produisant ce que l’on appelle les « hormones du stress », le cortisol, l’adrénaline qui peuvent atteindre un niveau toxique pour l’organisme ; et des fonctions essentielles peuvent passer au second plan. C’est pour cela qu’il y a des enfants qui ne grandissent plus, souffrent de problèmes de santé ou développent des retards, sans pour autant subir de maltraitance physique. Sur le plan psychologique, il y a toute la gamme de réactions possibles, mais souvent quand l’adulte ne répond pas à ses besoins, l’enfant va essayer d’exister malgré tout, à sa façon. Mais les stratégies « défensives » qu’il met en place vont l’entraver dans ses relations en général et dans son développement qui requiert une certaine confiance dans le monde.

HDS : Quel est l’impact de cette vision des besoins fondamentaux de l’enfant sur le rôle du parent ?

NS : Pour que je puisse, en tant que parent, engager ma sensibilité auprès de mon enfant, il faut que j’aie l’espace, l’écoute, l’énergie pour le faire, ce qui suppose que je sois à l’écoute de moi-même. Réfléchir à ce qu’on veut vraiment amène souvent à baisser son niveau d’exigence. Ce qui compte, ce n’est peut-être pas tant la petite purée maison ou le bain tous les soirs ou le fait d’avoir tout fait « nickel », ce sont les interactions apaisées et joyeuses avec l’enfant. C’est un gros challenge mais quand vous en parlez avec vos enfants plus tard, c’est ça qui était important pour eux.

Psycho-traumatisme ? Chez l’enfant ?

Explications par Eric Ghozlan et le Dr Jean-Marc Ben Kemoun.

Le psycho- traumatisme chez l’enfant a été longtemps méconnu, minimisé. On a toujours pensé que l’enfant, s’il subissait un traumatisme, cela allait passer avec le temps, que finalement, il n’avait pas conscience de ce qui arrivait autour de lui, en particulier lorsqu’il n’avait pas acquis le langage.

Eric Ghozlan
Eric Ghozlan est directeur du pôle Enfance de l’OSE (OEuvre de secours aux enfants). C’est un expert en psycho-traumatisme.


En tous les cas, les enfants deviennent des adultes qui vont avoir des difficultés d’autonomisation, de gestion émotionnelle, dans la faculté d’entrer en relation avec l’autre, dans l’estime de soi, toutes les conséquences de l’exposition à une situation traumatisante.

Jean-Marc Ben Kemoun
Le Dr Jean-Marc Ben Kemoun est psychiatre des Hôpitaux, pédopsychiatre, médecin légiste, responsable adjoint de l’Unité Médico Judiciaire , responsable de l’unité d’accueil des mineurs victimes des Yvelines, Chargé d’enseignement à l’Institut de Criminologie de Paris (Paris II).

Pourquoi la notion de psycho-traumatisme est-elle devenue prépondérante dans l’accompagnement par l’ASE ?

Quelle est la situation générale des jeunes confiés à l’ASE à l’heure de leur passage à l’âge adulte ?

Quelle est la situation des jeunes confiés à l’ASE à l’heure du passage à l’âge adulte ?

Cette question est liée au second temps de réflexion proposé par le colloque du 14 octobre et consacré à la transition des jeunes protégés vers l’autonomie.

En effet, les missions de la protection de l’enfance comportent un objectif final, et pas des moindres : préparer l’insertion sociale des jeunes. Une exigence présente tout au long de leurs parcours au sein du dispositif de l’aide sociale à l’enfance et qui ne s’arrête pas forcément à la date butoir de la majorité civile. Dans les Hauts-de-Seine ou les Yvelines, les jeunes peuvent bénéficier d’un contrat jeunes majeurs qui fixe les conditions d’un accompagnement pour l’accès au logement, à l’emploi, à la formation.
Mais quelles sont les difficultés de ces jeunes ? Sont-elles spécifiques ?

Dans un contexte d’allongement de la période de jeunesse, de crise socio-économique où les politiques sociales à destination des jeunes sont peu présentes en France, on s’en remet aux solidarités familiales, ce qui pose beaucoup de problèmes pour des jeunes qui, le plus souvent, sont sans soutien familial...

Isabelle Lacroix , sociologue
Chercheuse associée INJEP (Institut National de la Jeunesse et de l’Education Populaire) et CREVAJ (Chaire de recherche du Canada sur l'évaluation des actions publiques à l'égard des jeunes et des populations vulnérables), Isabelle Lacroix estchercheuse post-doctorante au laboratoire Printemps-CNRS UVSQ Paris Saclay.
Pour en savoir plus :
Recherche ELAP: https://elap.site.ined.fr/
Rapport de recherche d’Isabelle Lacroix sur le site de l'INJEP

Apprentis d’Auteuil : Quelles sont vos actions pour l’insertion des jeunes de l’ASE ?

À la demande des départements, Apprentis d'Auteuil accueille des enfants ou des adolescents en danger ou en risque de l’être.

Les Apprentis d’Auteuil est une association qui se consacre à l'accueil, la formation et l'aide à l'insertion des jeunes en difficulté sociale. La fondation gère 240 établissements qui accueillent plus de 35 000 jeunes et familles en France. Hors de France, la fondation accompagne avec ses partenaires locaux 22 000 jeunes et familles dans plus de 50 pays. Pour plus d'informations, visitez leur site web : www.apprentis-auteuil.org.

Les Apprentis d’Auteuil est un partenaire des Département des Yvelines et des Hauts-de-Seine dans le domaine de la protection de l’enfance.

On travaille bien sûr ce qui les préoccupent prioritairement : qu’est-ce que je vais avoir comme job ? Ils veulent savoir quelle place ils vont occuper, surtout que cela renvoie souvent à une figure paternelle (on a plus de garçons que de filles) qui, en terme d’insertion, a été défaillante.

Gilles De Wavrechin, directeur territorial de l’association.

Question de confiance

Témoignage de Leo Mathey, directeur du pôle jeunesse de la plateforme I (association du groupe SOS).

Plateforme I développe des programmes pour répondre aux défis de l’inclusion dans l’emploi, au service des jeunes décrocheurs, des adultes en parcours d’insertion et des professionnels qui les accompagnent : https://www.plateforme-i.fr/

Dans son témoignage, Leo Mathey évoque « TEAME » un programme de remobilisation pour les jeunes âgés de 16 ans à 25

TEAME répond au fait que beaucoup de programme d’insertion ne mette pas la confiance en soi comme une variable importante dans le passage à l’âge adulte et surtout dans l’obtention d’un emploi ou d’une formation. Nous, on pense que c’est central.

Le colloque du 14 octobre en intégral

« Adapter la protection de l’enfance aux réalités sociales et scientifiques de notre époque ». Le film du colloque professionnel organisé par les Départements des Yvelines et des Hauts-de-Seine. Au programme des échanges : amélioration de la connaissance des enfants accompagnés (adoption d’une approche globale de l’enfant et appréhension du psycho-traumatisme), coordination de leurs parcours, et volonté de mettre l’usager au cœur des dispositifs…
Temps fort de cette journée : la présentation du projet d’Institut interdépartemental du psycho-traumatisme de l’enfant.